Interview par Matjules de Sylvain Nyakayiro, rescapé de Bisesero

Rencontres avec des rescapés du génocide des Tutsi – #Bisesero13Mai1994

Par Matjules, fondateur du CIIP – http://collectifinnovationsilluminationspolitiques.fr
Avec la participation du traducteur André Gakwaya (directeur de Rwanda News Agency et au CA des Grands Lacs Hebdo). Dactylographie : S. Da Costa.

Entretien nº3 avec Sylvain Nyakayiro à l’Hôtel Home Saint Jean à Kibuye (Rwanda), le 19 Décembre 2014.

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– Bonjour Sylvain Nyakayiro. Enchanté d’être présent avec toi, aujourd’hui, le 19 décembre 2014, à l’hôtel Home Saint Jean, à Kibuye. Je m’appelle Matjules. Voilà, j’ai un collectif. Je te donne donc ma carte. Et je suis en contact avec Serge Farnel et Bruno Boudiguet. Je suis indépendant de leurs enquêtes. Mais, en tout cas, on m’a permis de vous rencontrer. J’ai comme information que les plaintes vont être menées officiellement en janvier, en France, au pôle génocide du tribunal de grande instance [ce qui n’est pas encore le cas – et que l’on espère d’ailleurs également en d’autres tribunaux et pays – sauf erreur, malgré l’indication, bienveillante, qui m’avait été transmise alors par Serge Farnel, pour le signifier uniquement aux témoins concernés, ainsi certains rencontrés, successivement]. Et ces plaintes n’arrivent que maintenant, car c’est pour faire dans les meilleures conditions. Je vais donc te donner le livre de Serge Farnel. Voilà, c’est celui qu’il m’avait offert. Donc je te le donne. Et il y a celui-là, de Bruno Boudiguet qui est dédicacé pour Siméon Karamaga. Donc, je te propose de le lui transmettre. Parce que je suis allé à Bisesero le 16 décembre dernier, et là-haut, au mémorial de Bisesero, on m’a dit : « Tu ne trouveras pas Siméon. Il est avec ses vaches, beaucoup plus bas, très loin, et tu ne pourras pas le trouver. » On va commencer l’interview. Je vous propose de changer de place l’un et l’autre. Tu seras plus en lumière, Sylvain, si tu te mets ici. Merci à vous. Murakoze ! Je voudrais savoir déjà si tu peux les transporter, les livres ? Si tu as un sac ou quelque chose ? Tu es en taxi-moto ?
Je vais chercher.

– Rapproche toi un petit peu. Je vais commencer le questionnaire, comme tu m’as dit que tu n’avais que 30 minutes. Je vais recentrer mes questions, parce que j’en avais plus de 60. Et cela nous a pris toute la journée, hier, avec Emmanuel et Jean-Baptiste. On continuait ce matin… Etiez-vous nombreux le 13 mai 1994 ?
Vous voulez parler de ceux qui respiraient encore, ou des cadavres ?

– Le 13 mai 1994, enfin je dirais avant l’attaque. Peut-être… A quelle heure le matin, cela a démarré ?
Avant l’attaque, nous étions très nombreux.

– Voilà, très nombreux. Et le soir-même, vous étiez combien ?
Le soir, nous étions une infime partie. Mais la plus grande partie, c’était des cadavres qui dépassaient, en nombre, des herbes, sur terre.

– Etiez-vous ensembles, avec Emmanuel, Jean-Baptiste, Siméon, Marcel, Adrien, Boniface ?
Avant les attaques, on était ensemble. Mais quand les agressions s’avéraient virulentes, on se séparait chacun dans sa fuite.

– Qui vous attaquait ?
Ce sont les miliciens et les soldats français que nous voyions, qui nous attaquaient.

– Alors, tu viens de dire soldats. « Blancs » ou français ?
Je veux dire que c’étaient des soldats « blancs », parce qu’à ce moment-là, nous n’avions pas encore identifié que c’étaient des français.

– Est-ce que, parmi vous, certains ont entendu des Interahamwe parler aux « blancs », ou entre Interahamwe, dire « Ah les « blancs » c’est des français ! » ?
Non, personne. Sauf un ex-enseignant Twagirayezu qui s’adressait aux « blancs », en français, en disant l’histoire, que les personnes qui étaient en train d’être tuées, ce n’étaient pas des Tutsi.

– Et cette personne, Twagirayezu est un rescapé ou un génocidaire ?
C’est un tueur, un génocidaire. Il était parmi les tueurs. Mais nous avons su cela plus tard.

– As-tu eu des blessures, le 13 mai 1994 ?
Oui.

– Quelles blessures as-tu eu ?
J’ai eu des blessures suite à des éclats d’obus.

– D’accord. Je ne t’oblige pas à nous montrer. Si tu as envie de montrer, tu montres… [Sylvain Nyakayiro nous montre ses blessures]. Merci. Ça, c’est une balle ? Un obus ? Un débris ?
Ce sont des éclats de grenades.

– Et qui lançait ces grenades ?
Ce sont des miliciens et les soldats gouvernementaux qui lançaient ces grenades. Et ici, c’est une balle qui est passée ici.

– Oui, on voit la cicatrice. Merci Sylvain. Tu disais…, quelle personne t’a envoyé cette grenade ?
Les miliciens et les soldats gouvernementaux… Regardez…

– C’est à contre-jour, on ne voit pas bien. Tiens, viens par ici. Montre-moi dans la lumière oui. Là on verra peut-être mieux… Ok. Oui, ça y est, je vois bien. Merci.
Sur la tête aussi, il y a un éclat de grenade.

– Tu disais, donc, que c’étaient des Interahamwe qui t’ont envoyé cette grenade. Est-ce qu’il y avait des « blancs » aussi, qui te lançaient quelque chose ?
Des soldats « blancs ».

– Des soldats [« blancs »] ont lancé… Tu les as vus ou pas ?
Non, ce ne sont pas des soldats « blancs » qui ont lancé cette grenade.

– Ok, ce ne sont pas « les blancs » qui t’ont fait ça. Par contre, as-tu vu des « blancs », le 13 mai 1994, qui tiraient sur vous ?
Les soldats « blancs » étaient placés sur des hautes collines. Et puis, ils lançaient des obus sur des buissons, pour que ceux qui se cachaient puissent sortir de leur cachette. Et, là, les Interahamwe, alors, pouvaient nous tuer facilement.

– Est-ce que « les blancs » bougeaient ? Si oui, comment ? Vers où ?
Les « blancs » avaient installé leurs artilleries sur des véhicules, au sommet des hautes collines de Bisesero. Eux, ils ne courraient pas derrière des gens. Ils avaient installé leurs artilleries sur des véhicules, sur le plateau de Bisesero.

– C’était quel type de véhicule ? Est-ce qu’il y avait des jeeps ?
Les véhicules étaient fermés. C’étaient des véhicules Pajero, par exemple, des jeeps Pajero. Plusieurs familles…

– Pourrais-tu reconnaître « les blancs » que tu avais vu ?
Le 13 mai, il y avait beaucoup de véhicules, beaucoup de bus, de motos. On ne savait pas à bord de quels véhicules ces « blancs » étaient venus, parce qu’il y avait trop de véhicules.

– Est-ce que tu saurais reconnaître « les blancs » ?
Non, je ne peux pas les reconnaître.

– Ils étaient trop loin ?
Ils étaient un peu loin. Même vous, si vous êtes au milieu d’autres « blancs », je ne pourrais pas vous reconnaître. Certainement que je peux seulement reconnaître Serge et Bruno qui me sont familiers.

– Si on te montrait une image de quelqu’un qui t’avait tiré dessus, est-ce que, dans ce cas-là, en te montrant une image, ta mémoire pourrait peut-être retrouver un flash, quelque chose qui te ferait dire « oui, c’est peut-être cette personne » ?
Je ne pourrais pas le reconnaître. Même à cette époque, je voyais des gens qui passaient, des « blancs » qui portaient des habits. Mais les identifier avec des signes distinctifs, ce serait difficile.

– Les entendais-tu parler, donner des instructions ?
Je ne pouvais rien entendre, parce que même maintenant, je ne peux comprendre leur langue.

– Combien étaient « les blancs » ? Il y en avait beaucoup ?
Pour moi, personnellement, j’ai vu quatre « blancs ».

– Est-ce que des rwandais venus d’ailleurs vous ont dit que des « blancs » avaient aussi tiré sur les Tutsi ?
Oui.

– Alors qui ? Quels rwandais ?
Il y a Simugomwa Fidèle.

– Est-ce quelqu’un de Bisesero ou complètement d’une autre région ?
C’est un témoin qui était parmi le clan des tueurs.

– Ok. Parmi les rescapés, est-ce qu’il y a des rescapés de tout le pays qui t’ont parlé, Sylvain, pour te dire « Nous, à Butare, ou à Kigali, on a vu des « blancs » nous tirer dessus. » ?
Oui, par exemple Hakizimana Jean-Baptiste, Karibana.

– Oui, mais là, ce sont des gens de Bisesero. Mais moi, je pose la question sur des gens qui n’étaient pas à Bisesero. Est-ce qu’il y a des gens qui n’étaient pas à Bisesero, qui t’ont dit… ?
Oui, il y a Semi et puis il y a Simugomwa. Ce ne sont pas des gens de Bisesero.

– Si tu me peux me marquer les noms ici, et me dire de quelles villes ils sont, où ils étaient en 1994.
Semi, Simugomwa Fidèle.

– Ce sont des rescapés ? Pas des génocidaires ?
Ce sont des génocidaires.

– Je te pose la question : rescapés. Donc tu peux barrer [André]. En rescapés…
Quand nous, les rescapés, nous nous rencontrons, nous n’avons pas le temps d’échanger sur ça. Certainement que certains le savent, mais…

– Alors, je pense que c’est important qu’au Rwanda, les rwandais puissent témoigner entre eux. Enfin, vous le faites forcément. Mais je trouve que sur le 13 mai 1994, sur le fait que des « blancs » ont tiré sur des Tutsi, ce serait important et nécessaire – c’est mon point de vue – que les rwandais puissent être au courant. Que vous puissiez leur dire. Et ce serait intéressant de voir si d’autres villes, d’autres endroits, en 1994 – pas forcément le 13 mai – qu’il y ait des témoins, peut-être de choses similaires.
Ces témoins, certainement il doit y en avoir. Mais, à ce moment-là, nous, nous étions en train de fuir, chacun de son côté. Il faudrait faire une investigation.

– Est-ce que c’est une démarche que vous pourriez mener à plusieurs ? Sans être isolés, sans être un à un à chaque fois. Essayer de vous regrouper, et lorsque vous menez ces démarches, vous soyez 4-5, voire 10-20 personnes.
Peut-être que si on fait attention, individuellement, on peut faire ce travail, mais généralement, on n’a pas le temps de se livrer à ce genre d’activités. Parce que, souvent, on reste cloîtré, affligé par les évènements dont nous avons souffert. Et puis, parfois, nous nous disons : « à quoi bon aller interroger les gens ? Ça va nous rapporter quoi ? En quoi ça pourra nous être utile de récolter ces informations ? »

– Je suis allé au mémorial de Bisesero, le 16 décembre, et la guide qui m’a reçu, « Immaculée », m’a dit d’elle-même qu’il n’y avait pas de « blancs » le 13 mai 1994. « Immaculée » Dusabemariya. [J’avais mal mémorisé son prénom qui est après vérification en zoomant sur sa carte de visite à partir d’une photo prise le 16 décembre 2014 au mémorial de Bisesero : Illuminée].
Est-ce que cette fille, « Immaculée » [correctif: Illuminée] habitait à Bisesero ?

– Elle m’a dit, elle m’a répondu, qu’elle était d’ici. Et je me trompe peut-être. Faut que je trouve dans mes enregistrements. Parce que j’avais l’autorisation du CNLG, pour filmer sur place. Enfin, en tout cas, elle m’a fait comprendre, elle, que c’était uniquement dans le mémorial. J’ai appelé Bideri du CNLG, à Kigali, qui m’a confirmé que ce n’était que dans le mémorial, finalement, que j’avais le droit de mener des interviews. Et elle m’a dit, si je ne me trompe pas, qu’elle était présente, aussi, à l’époque où ça s’est passé. Là, j’ai un doute sur cet aspect. Il faudra que je revérifie. Mais en tout cas, elle m’a dit qu’elle était d’ici, de Bisesero. Par contre, je ne crois pas ce qu’elle m’a dit. Elle m’a dit qu’elle était de Bisesero, mais je n’y crois pas du tout.
Je ne sais pas, celui qui a placé cette dame pour travailler dans le mémorial. Je ne sais pas. Mais sans doute qu’elle aussi, là où elle était, elle a une expérience qu’elle a vécu. Elle a un témoignage qu’elle a pu livrer. Alors, peut-être qu’elle n’a pas vécu le même témoignage que nous.

– Alors, au mémorial de Bisesero, il y a des livres qui parlent de cette histoire, du génocide des Tutsi, dans tout le pays. Lorsqu’elle m’a répondu, elle ne parlait pas de sa propre mémoire, à elle. Elle parlait en tant que guide, de la mémoire nationale. De la mémoire de Bisesero. Donc, elle parlait en votre nom, en disant « non, il n’y avait pas de « blancs » le 13 mai 1994 ». Saches que j’ai l’enregistrement audio, parce que j’avais l’autorisation de filmer dans le mémorial. Et donc je peux prouver – si jamais il y avait un jour, un procès en justice – je peux prouver, via cet enregistrement, sa réponse. Elle a bien dit d’elle-même qu’il n’y avait pas de « blancs » le 13 mai 1994.
Je peux citer un autre témoin que vous pouvez aborder, interroger. Il s’appelle Éric. A Bisesero, il a rencontré des « blancs ». Il a échangé avec eux. Et ces « blancs » nous ont promis, qu’après trois jours, ils viendraient nous chercher. Nous étions cachés et nous nous sommes montrés.

– Quel jour ? Le 13 mai ou le 12 mai ?
Non, c’est après, vers le 24 juin.

– Ah, fin juin ! C’est peut-être même Turquoise. Ça n’a rien à voir. Je ne vais pas être sur Turquoise maintenant.
Mais à cette époque, puisqu’Éric est sorti avec d’autres pour rencontrer des « blancs ». Personne ne pouvait savoir que des « blancs » circulaient sur Bisesero, à cette époque. C’est grâce à Éric qui est allé leur parler, que nous avons su qu’il y avait des « blancs » qui circulaient à Bisesero.

– Oui, mais là tu me parles de fin juin. Ce n’est pas le 13 mai.
Si cette dame a parlé au nom des Bisesero, elle n’a qu’à dire où elle était le 13 mai. Si elle a témoigné individuellement.

– Non, je répète : elle ne témoigne pas en tant qu’elle-même. Elle témoigne en tant que guide, en tant qu’histoire du pays.
Moi, quand je témoigne, je témoigne de mon expérience personnelle. Et de ce que j’ai vu, personnellement. Et généralement, les gens n’ont pas vu les choses de la même façon. C’est mon témoignage. Il est individuel. Il est le résultat de ce que j’ai vécu. Et elle, je ne sais pas ce qu’elle a vu.

– Sais-tu que les mémoriaux sont là justement pour dire l’histoire de tous ? Le mémorial de Bisesero c’est pour dire votre histoire. Ce n’est pas individuel. Donc, comprends-tu que quand un guide, au mémorial de Bisesero, dit qu’il n’y avait pas de « blancs » présents qui vous tiraient dessus, le 13 mai 1994, c’est votre mémoire qui est niée ? C’est du négationnisme qui est fait dans un lieu de mémoire. Et ce n’est pas individuellement, c’est vraiment… le mémorial de Bisesero, c’est un lieu officiel.
C’est la justice qui devrait intervenir pour le lui demander. Moi, je n’ai rien à dire.

– Je suis d’accord avec ce que vous venez de répondre. Par contre, je pense que vous pouvez intervenir.
Par exemple ?

– Justement, en étant ensemble – Siméon, toi Sylvain, Emmanuel, Marcel, Adrien, Jean-Baptiste, etc. – que vous soyez ensemble pour aller au mémorial de Bisesero, qui n’est pas loin de vous, et que vous puissiez remettre votre histoire à sa place, c’est-à-dire dans l’histoire de Bisesero, au mémorial. Que ça puisse apparaître, plutôt que d’être nié, effacé, et que vous ne soyez pas entendus.
Les gens qui nient la participation des « blancs » dans le génocide, je ne sais pas où ils puisent cette information. Surtout qu’il y a une équipe de témoins qui a confirmé cette participation.

– C’était quelle équipe ?
André : L’équipe de témoins ?

– Oui.
Il y a aussi des équipes de tueurs, des génocidaires, comme Semi, comme Simugomwa, comme Raphaël Ngarambe.

– Oui, mais auprès de qui ces gens ont pu confirmer ?
Ces génocidaires ont confirmé devant la justice, la participation de « blancs » parmi les tueurs. La présence de « blancs » parmi les tueurs.

– La présence oui, mais le fait que des « blancs » tirent sur les Tutsi le 13 mai 1994, je ne suis pas certain.
Oui, les « blancs » tiraient sur des arbres qui s’écroulaient.

– Oui, mais ces génocidaires, devant la justice rwandaise, je ne suis pas certain qu’ils ont raconté que les « blancs » tiraient sur les Tutsi le 13 mai 1994.
Moi je ne sais pas comment ils ont vu ça.

– Non, moi, je ne dis pas qu’ils ont vu ça. Justement, je dis que je pense qu’ils n’ont pas dit qu’ils ont vu ça.
Ils ont confirmé.

– La présence…
Oui, même à Mubuga, ils ont aussi confirmé. Il y a quelqu’un qui s’appelle « Niyranga » Jean.

– Mais confirmé quoi ? La présence des « blancs », ou bien le fait que les « blancs » tiraient sur les Tutsi ? Ce sont des choses complètement différentes. La présence, ça c’est quelque chose qui peut, à mon avis, être transmis plus facilement que de dire que des « blancs » ont tiré sur les Tutsi le 13 mai 1994.
Moi, je confirme que j’ai vu des « blancs » tirer et, au sommet de la colline, près de « Shetsakoufi », j’ai vu des « blancs » tirer sur Muyira où étaient les Tutsi.

– Mais « Niyranga » Jean, devant quelle justice a-t-il parlé ?
« Niyranga » Jean a témoigné devant Bruno et Serge.

– Alors, Bruno et Serge, ce n’est pas la justice.
C’est un génocidaire [« Niyranga » Jean].

– Bruno et Serge ne sont pas la justice.
Quand Bruno et Serge nous demandent de témoigner, j’estime qu’eux, ils peuvent approcher la justice, pour faire quelque chose.

– Je comprends mais, ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas eu de témoignages de génocidaires devant la justice rwandaise, pour dire qu’il y a des « blancs » qui ont tiré sur les Tutsi le 13 mai 1994. Je n’ai pas vérifié, mais c’est ce que je pense.
Vous n’avez qu’à vérifier.

– Voilà.
Ils confirment.

– Non, mais ils confirment auprès de Serge et Bruno. C’est-à-dire, il y a un malentendu.
Devant la justice rwandaise, ils ont confirmé.

– À quel moment, alors, si c’est dans ce cas-là devant la justice rwandaise ?
Les génocidaires Simugomwa, « Niyranga » ont rapporté devant les gacaca que les « blancs » mettaient devant eux ces génocidaires, pour les obliger à tuer les Tutsi.

– Oui, la complicité. Mais dans ce cas-là, ce sont les Interahamwe qui tuent.
Moi, je ne sais pas comment vous expliquer cela. Je ne peux pas séparer des gens qui font le même travail pour tuer des innocents, et puis, dire… les séparer dans leurs actes criminels. Pour moi, ils faisaient le même travail, de crimes sur des innocents.

– Alors, il y a une différence entre accompagner, former, protéger les génocidaires, leur donner des moyens logistiques, et le fait que des « blancs » tirent, tuent avec des armes lourdes des Tutsi. C’est une précision importante de votre histoire. C’est vraiment nécessaire. Et cette précision importante, on a besoin de l’entendre, je pense. Saches bien que j’ai l’enregistrement d’ « Immaculée » [correctif: Illuminée] au mémorial de Bisesero, qui effectivement me dit qu’il n’y avait pas de « blancs » le 13 mai 1994. Donc, si jamais vous allez la voir, au mémorial de Bisesero, et qu’on vous dit que vous avez raison, saches que je peux prouver qu’elle m’a dit à ce moment-là (le 16 décembre dernier), le contraire. Et lorsque je suis allé à Bisesero, elle m’a dit que je ne pourrai pas voir les gens que je demandais. Je demandais Siméon Karamaga. Je demandais à voir plusieurs personnes. Et je demandais à te voir. Et elle m’a dit : « voilà, ils sont partis, ils sont loin, ils travaillent ». Donc, je n’ai pu voir qu’elle, finalement. Et les personnes, avant qu’elle ne vienne vers nous… J’étais accompagné pour me déplacer… Les personnes qui étaient autour, il y avait des enfants et des parents. Et j’avais un traducteur. Mais ils ne m’ont pas orienté vers Siméon, ou vers toi. « Immaculée » [correctif: Illuminée] est arrivée. Et donc après, on s’est retrouvé au mémorial. Et mon traducteur voulait qu’on parte. Donc on n’a pas pu vous voir, le 16 décembre dernier. Donc j’étais très content qu’on puisse faire ces rendez-vous maintenant. Qu’aurais-tu à répondre, Sylvain, aux personnes qui te diraient que tu mens, sur le 13 mai 1994 : sur le fait que « les blancs » tirent sur les Tutsi ?
Ceux qui me répondraient de cette manière, je sens que je ne pourrais rien leur répondre. Puisque je ne pourrais même pas changer les gens qui ont une telle perception. Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? Je n’ai rien à dire, à faire.

– Serais-tu prêt à te confronter publiquement, avec ce genre de personnes qui disent « non, ça n’a pas existé » ?
Moi, je n’aurais rien à dire. Puisqu’après tout, c’est le témoignage que je donne, à propos des circonstances d’extermination des miens. Et cette personne qui est là pour me contredire, est-ce qu’elle peut nier aussi que les miens ne sont pas morts ?! Est-ce qu’elle peut nier ce qui les a tué ?! Moi, je témoigne sur ce qui les a tué. C’est tout.

– Pourquoi avoir mis tant de temps à parler de la présence des « blancs » le 13 mai à Bisesero ?
Des tueries perpétrées par qui ?

– Pourquoi avoir mis tant de temps à parler de la présence des « blancs » le 13 mai à Bisesero ?
Les personnes à qui nous pouvions faire rapport de cette tuerie, de cette participation, c’est l’autorité rwandaise. Et nos dirigeants, nos autorités sont mieux informées que nous. Ils le savaient.

– Mais à Bisesero, vous êtes rescapés du 13 mai 1994. Est-ce qu’il y avait des autorités qui étaient présentes, lorsque des « blancs » tiraient sur les Tutsi, le 13 mai 1994 à Bisesero ?
Au moment des tueries, il n’y avait pas d’autorités.

– Voilà, donc c’est vous qui êtes témoins de ce qui vous est arrivé.
Mais après quand l’autorité a été rétablie, nous estimions que ces autorités étaient mieux informées que nous.

– Comment auraient pu être informées les autorités si elles n’étaient pas sur place ?
Surtout que les premiers dirigeants, après le génocide, certains étaient des rescapés du génocide. Ce sont eux qui nous ont dirigé, et qui avaient l’information sur cette participation des « blancs » dans le génocide.

– Tu peux me redire ça ?
Oui, surtout qu’après le génocide, certains de ceux qui nous ont dirigé, c’était des gens rescapés du génocide, et qui étaient avec nous. Et qui étaient au courant de la participation des « blancs » durant le génocide.

– Tu viens de me dire que le 13 mai 1994, il n’y avait pas d’autorités.
Effectivement, le 13 mai, il n’y avait pas de leaders, il n’y avait pas d’autorités.

– Donc, s’il n’y avait pas d’autorités, comment les autorités pouvaient être mieux informées que vous, alors qu’elles n’étaient pas sur place.
C’est que, après le génocide, les autorités qui ont été investies pour diriger Bisesero, certains ce sont des rescapés, qui connaissaient toute la vérité de Bisesero. Même sur les tueries, et la participation des « blancs ».

– Qui des rescapés, est devenu autorité sur place ?
Il y a Nzabihimana Éric.

– Tu peux m’écrire ici ? Est-ce qu’Éric Nzabi…, peux-tu me redire le nom ?
Nzabihimana Éric.

– Oui. Est-ce qu’Éric dit qu’il y avait des « blancs » qui tiraient sur les Tutsi, le 13 mai 1994 ?
Mais les gens, après le génocide, ne voient pas la même chose. Parce que certains fuyaient ici, là et là. Tous n’apportent pas le même témoignage, ne voient pas la même chose.

– Est-ce qu’Éric peut vous écouter le dire, qu’il y avait des « blancs », le 13 mai 1994, qui vous tiraient dessus ?
Éric peut dire, peut rapporter son témoignage, de sa part. Et moi aussi, je peux dire ce que j’ai vu. Éric, moi je l’ai connu après le génocide. Avant, je ne le connaissais pas.

– Est-ce que Sylvain, tu peux rapporter à Éric, ton témoignage, qu’il y avait des « blancs » qui tiraient sur les Tutsi, le 13 mai 1994 ?
C’est pour lui faire comprendre cela, ou bien c’est pour qu’on échange ?

– Témoigner. C’est pour témoigner.
Lui dire que… Vous voulez que je lui dise qu’il témoigne, comme moi, comme quoi il a vu des « blancs » ? C’est ce que vous voulez ?

– Non. Je veux que toi, Sylvain, tu parles à Éric, et que tu lui dises « moi, Sylvain, j’ai vu des « blancs », le 13 mai 1994, qui tiraient sur les Tutsi. »
Sauf s’il me demandait cela, mais je ne peux pas aller le chercher pour lui parler.

– Pourquoi ne pas lui en parler ?
Dans quel but ?

– Pour témoigner.
Que j’aille donner mon témoignage à Éric, alors que les choses sur lesquelles je témoigne, il les connait mieux que moi.

– Es-tu certain qu’Éric connaisse l’histoire des « blancs » qui tirent sur les Tutsi, le 13 mai 1994 ?
Moi, Éric, je l’ai connu juste après le génocide de Bisesero. Prendre l’initiative d’aller lui dire : « Voici mon témoignage », alors qu’il ne m’a rien demandé, je trouve un peu déplacé.

– Ah… Donc il faudrait qu’il le demande pour que tu en parles. Le souci c’est que c’est trop important, selon moi (c’est mon avis), pour attendre que les gens demandent cette information. Après, vous êtes rescapés, victimes ; donc c’est déjà lourd, difficile. Et, évidemment, moi, je ne demande rien vers vous, maintenant. Je dis juste que ce serait logique, en tant que rescapés, de pouvoir témoigner ; et ne pas attendre qu’on vous pose la question, en fait. Tout simplement.
Je sais qu’Éric a témoigné sur son expérience. Je sais que moi aussi, j’ai témoigné à propos de ce qui m’est arrivé. Nous deux, nous avons témoigné. Et aucun de nous deux ne peut contredire l’autre, dans son témoignage. Car je suis convaincu que chacun de nous sait que nous sommes tous des témoins. Et que chacun a son histoire, qu’il a livré, comme témoignage. Et nous ne pouvons pas nous contredire.

– Tu peux répéter, Sylvain, la réponse ?
Quand chacun fuit dans sa direction, individuellement, il voit ce qu’il y voit. Et l’autre aussi, dans sa direction, la même chose. Donc dans sa fuite, chacun a une expérience particulière, qu’il vit et qui diffère.

– Est-ce que, Sylvain, tu comprends que la mémoire de Bisesero, ce n’est pas seulement les mémoires, un à un des personnes, mais la somme de ces histoires-là qui fait l’histoire du 13 mai 1994 à Bisesero ? C’est une histoire commune.
[André : C’est une histoire commune, collective.]

– Cette mémoire collective permet que ce ne soit pas isolé et perdu.
Oui.

– Donc, réunir des témoignages, comme là on fait – Jean-Baptiste, Sylvain, Emmanuel, et Adrien qui arrive (on peut aussi voir avec Éric, et vous pouvez aussi vous-même voir avec Éric – ou cela a peut-être déjà été fait), par rapport à l’aspect 13 mai 1994, et « les blancs » qui tiraient sur les Tutsi. Et si, il y en a un qui dit : « je n’ai pas vu de « blancs » », l’autre peut dire : « ben, moi, dans mon cas, moi j’ai vu des « blancs ». » Et si l’un dit : « moi, j’ai vu des « blancs » tirer, et l’autre dit moi j’ai vu des « blancs » mais qui ne tiraient pas », vous pouvez échanger ces informations, et voir que l’un n’a pas vu la même chose que l’autre ; sans pouvoir dire que « ça n’a pas existé parce que moi, je n’ai pas vu ça ».
Et quand vous nous donnez votre idée…

– Ce n’est pas mon idée.
Non, non, Vous savez, quand votre idée, vous la donnez à quelqu’un, et que cette personne ne veut pas la recevoir…

– Ok. Sylvain, est-ce que tu ne veux pas recevoir ce que je suis en train de t’indiquer ?
Oui, oui, je peux bien mettre en œuvre votre idée.

– D’accord.
Après 20 ans, quelqu’un peut vous répondre : « écoutez, vous avez votre témoignage, et moi j’ai le mien. Pourquoi se mettre ensemble pour échanger ? Après tout, chacun a vécu son expérience ».

– L’intérêt de témoigner, c’est que, notamment, aux mémoriaux, ça n’apparait pas votre histoire. Et ça me semble légitime que cela apparaisse. C’est-à-dire l’aspect… Apparait le génocide des Tutsi, les complicités françaises. Mais aux mémoriaux de Kigali et de Bisesero, il n’apparait pas ce que vous dites sur le 13 mai 1994, avec « les blancs » qui tirent sur les Tutsi.
Le leadership représente l’ensemble des rwandais. Et je n’ai pas de leçons à donner au leadership. Mais à mon avis, ce leadership qui représente les rwandais pourrait œuvrer.

– Je n’ai pas compris.
Le leadership, les responsables des communautés représentent les intérêts des communautés. Et à ce titre, ce travail leur incombe.

– Mais pourquoi ce ne serait pas l’intérêt de la communauté, que ton témoignage soit entendu, concernant le 13 mai 1994 ?
Mais je témoigne, je le redis et le répète. Tout le temps.

– Dans quel cadre le répètes-tu ? Je ne parle pas de Serge. Je ne parle pas de Bruno, ni de moi. Vis-à-vis des rwandais, à qui le répètes-tu ? Est-ce qu’il y a des échanges collectifs, où tu peux répéter ça, vis-à-vis des autorités ?
Personne d’autre ne me l’a demandé. Mais les personnes qui m’ont approché pour me demander de témoigner, moi j’ai toujours témoigné.

– C’est toujours le même problème. C’est-à-dire que tu attends qu’on te demande.
Et qu’est-ce que je pourrais faire ?

– Alors, j’ai parlé à des rwandais [comme vous]. Je suis hébergé chez des rwandais, à la fois à Kigali (à plusieurs endroits à Kigali), et à Kibuye. J’ai des informations qu’il y a des réunions collectives sur l’organisation de la cité, de la vie ensemble. Vous avez un mode très démocratique. Là-dessus, c’est un exemple pour le monde entier. Dans ce cadre-là, dans ce cas de parole libre, pourquoi ne pas évoquer, témoigner sur le 13 mai 1994, alors que ça n’apparait pas dans les mémoriaux que j’ai visité ?
Cela je ne sais pas comment vous l’expliquer. Au Rwanda, tout le monde sait, est au courant qu’il y a eu la présence de « blancs », qu’il y a eu la participation des « blancs » dans le génocide des Tutsi. Même nos autorités le savent. Tout le monde le sait.

– Alors, je répète « Immaculée » [correctif: Illuminée], qui est guide au mémorial de Bisesero dit qu’il n’y avait pas de « blancs » le 13 mai 1994.
Si c’est « Immaculée » [correctif: Illuminée] qui a confirmé cela, dans ce cas, les gens qui doivent retenir…, qui doivent confirmer – les gens qui sont chargés de cibler la vérité, pour retenir ce qui est vérité – si ce qu’ils confirment est vrai par rapport aux témoignages que nous livrons, alors dans ce cas, c’est le témoignage d’ « Immaculée » [correctif: Illuminée] qui va être retenu.

– Alors, le problème, c’est que le témoignage d’ « Immaculée » [correctif: Illuminée] n’est pas son témoignage ; elle parle au nom de Bisesero.
Ça veut dire, dans ce cas, qu’elle parle au nom de l’ensemble du pays, et non pas en mon nom, individuellement. Qu’est-ce que je peux faire alors ?

– Alors, le souci, et je répète, elle parle au nom  de Bisesero. C’est-à-dire, Bisesero c’est votre histoire. Elle parle en ton nom, Sylvain. Alors elle dit le contraire de ce que tu dis. Elle dit qu’il n’y avait pas de « blancs ». En ton nom, au nom de tous les habitants de Bisesero.
Moi, je ne suis pas un politicien. Je ne sais pas à partir de quoi elle tient de tel discours. Je ne comprends pas.

– Souhaites-tu réagir par rapport à ça ?
Face à cela, je n’ai rien à dire, je n’ai rien à faire.

– Et pourquoi ?
Parce que je n’ai pas le pouvoir d’intervenir.

– Donc, Sylvain, est-ce que tu te considères face à un pouvoir qui t’empêche de dire la vérité ?
Cela signifie que ce que confirmera notre porte-parole, c’est cela que nous allons accepter comme vérité.

– Quelle porte-parole ?
Cette autorité représentant le mémorial du génocide.

– À Bisesero ? « Immaculée » [correctif: Illuminée] qui est guide ?
Oui.

– Donc, Sylvain, tu acceptes le négationnisme d’ « Immaculée » [correctif: Illuminée] ?
Mais puisque je ne suis pas la seule victime du génocide.

– Alors, je pense qu’elle n’était pas à Bisesero. Elle parle au nom de Bisesero. Elle nie ton témoignage Sylvain.
[André : Les trois éléments ? Elle n’était pas à Bisesero. Elle nie le témoignage…]

– Pour moi, elle n’était pas à Bisesero lors du 13 mai 1994. A mon avis. C’est à vérifier. Elle nie le témoignage de Sylvain. Et elle parle au nom de tout le monde, de Sylvain.
Moi, je ne connais même pas cette « Immaculée » [correctif: Illuminée] dont vous me parlez.

– Mais elle est guide, représentante pour Bisesero, par rapport à la mémoire.
Si elle me contredit, après tout, je n’ai pas été la seule victime. Je ne suis pas le seul perdant dans ce génocide. Il y a d’autres personnes qui ont perdu les leurs. Et dans ce cas, faudra que celle qui me contredit, réponde.

– Pourquoi dirait-on que tu as tort ?
Celui qui me contredit, je ne sais pas où il a puisé les informations pour me contredire.

– Sylvain, ne trouves-tu pas important ton propre témoignage ?
Mon premier témoignage, quand je l’ai déposé, je l’avais. Mais quand les gens m’ont abordé, j’ai livré mon premier témoignage, sur cette tuerie. Je suis toujours même prêt à témoigner, et partout. J’ai vu des « blancs » tuer. C’est tout.

– Est-ce que tu serais prêt à faire un duplex avec la France, avec une retransmission vidéo, en direct, via Skype, le Wi-Fi, internet, auprès d’un public nombreux, qui pourrait te poser des questions, et t’entendre à distance ?
Oui, le témoignage que j’ai livré depuis longtemps, je peux toujours le donner. Parce que je suis toujours affligé par la disparition des miens.

– À quel endroit souhaiterais-tu que l’on puisse faire cela ? C’est-à-dire à quel endroit souhaiterais-tu être, pour qu’on puisse faire une retransmission avec internet ? Quel est le meilleur endroit pour avoir internet ici, pour le faire, à votre avis ? Je parle à vous deux [Sylvain et André].
Partout où il y a la sécurité, je peux me mettre debout et témoigner.

– La sécurité, dans quel sens ?
Partout, dans le pays, je peux me tenir [disponible], et témoigner.

– André, sais-tu à quel endroit on peut le mieux le faire, au niveau internet, où la connexion est la meilleure, pour pouvoir faire ça ?
André : Oui je le sais.

– À quel endroit ? À Kigali ? Ici, à Kibuye ?
André : Le mieux, c’est là où le crime a été perpétré. C’est mieux de témoigner à…

– À Bisesero, donc ? Mais est-ce qu’il y a internet à Bisesero ? Non, il n’y a pas internet à Bisesero.
André : Non, il n’y a pas d’internet à Bisesero.

– Donc, moi, je parlais d’un duplex. C’est-à-dire en vidéo, il faut internet. Donc, toi, André, est-ce que tu sais quel est le meilleur endroit où il y a une connexion internet ? Kibuye ? Kigali ? Je te demande ton avis.
André : C’est à Kigali.

– À quel endroit à Kigali cela pourrait-être possible, selon toi ?
André : Le site de Gisozi, par exemple. C’est le mieux indiqué. Le site du mémorial de Gisozi.

– Oui mais dans ce cas-là, il faut l’autorisation du mémorial.
André : Oh, ils ne peuvent pas refuser cela.

– Tu crois qu’ils ne peuvent pas refuser de faire un duplex ?
André : Non, ils ne peuvent pas refuser. C’est pour l’intérêt des victimes du génocide. Ils ne peuvent pas refuser.

– Et ils ont donc internet ?
André : Oui, oui, c’est mieux adapté.

– Ok. Et puis sinon, cela pourrait être, pourquoi pas (c’est mon idée), un endroit où on n’a pas besoin de se tourner vers les autorités.
André : Non, ça c’est un site pour l’intérêt des victimes du génocide.

– Ca, je comprends bien, mais y’a besoin de demander des autorisations. Et peut-être que simplement faire une retransmission via internet (libre), indépendante serait plus simple, que d’aller demander l’aval d’une autorité, à chaque fois que l’on veut faire quelque chose. Alors que c’est simplement la démocratie, de faire ce genre de chose. Là, au collège de Kibuye, les élèves sont sur leur écran d’ordinateur. Et ils ne demandent pas l’autorisation, la permission, lorsqu’ils sont sur Skype. Sur les téléphones, c’est pareil.
André : Si à Kibuye, il y a possibilité d’avoir des sites, des endroits qui ont l’internet, bande large…

– Ce serait moins loin pour les témoins, je pense, que de les emmener à Kigali.
André : Oui, oui, ce serait mieux de le faire ici.

– Après, il faut trouver ici, un endroit. A Bisesero, je pense que pour internet, c’est compliqué. Sylvain, serais-tu d’accord pour qu’une délégation vienne, de France, par exemple, 5-10-20 personnes, pour vous écouter à Bisesero ?
Mon témoignage est consigné par écrit. Qui veut ce témoignage, il n’a qu’à le lire dans les documents, dans des livres. Je ne peux pas le modifier. Il est là, et je ne peux vous… Ca nous afflige qu’on nous donne ces livres. Parce que nous sommes incapables de lire, et de comprendre. Surtout que nous n’avons pas fait des études.

– Alors (tu me disais hier André), ou tout du moins Emmanuel et Jean-Baptiste, il me semble, disaient que leurs enfants pouvaient faire la traduction aux plus grands.
Si nous, nous pouvions lire nous-même, cela nous ferait beaucoup plus plaisir. Et que nos enfants connaissent cette histoire. J’aimerais que nous puissions lire nous-même.

– Et là, de donner les livres, c’est à la fois symbolique… Il y a aussi le fait que Serge et Bruno vous ont vu, et ont fait ces enquêtes. Donc c’est important de transmettre leurs enquêtes. C’est symbolique, même plus que symbolique. Après au niveau usuel, vous pouvez, effectivement, avec des personnes qui parlent français, vous aider pour la traduction. Et je pose la question à André : est-ce que tu pourrais traduire en kinyarwanda les livres de Serge et Bruno, ces enquêtes ?
André : Oui, je peux traduire en kinyarwanda, publier. Mais je ne suis pas très fort en kinyarwanda.

– Pas tout seul. Qu’il y ait d’autres personnes qui t’aident.
André : En tout cas, si on veut publier en kinyarwanda, des ouvrages assez importants, il y a moyen d’organiser, de chercher des fonds. Et puis on donne au traducteur. Et on publie une version en kinyarwanda, et même en anglais.

– Serge et Bruno entendront ma question. C’est-à-dire que ce n’est pas à moi de prendre l’initiative spécialement. Moi, je le dis, parce que c’est spontané. Et je pense que ce sont eux qui prennent la décision, sur leurs traductions. C’est eux qui diront. Et ça semble logique qu’ils y ont déjà pensé. C’est implicite. C’est certain qu’ils y ont pensé. Ils ont peut-être même fait les démarches. Je n’ai pas les précisions. Mais je voulais l’indiquer, là tout de suite. Voilà, vis-à-vis d’eux. Ça me semble important, parce que je dis des choses ; et je pense qu’ils peuvent réagir. Et du coup, je précise bien que c’est eux qui ont ça en main, et qui mènent cette chose.
André : En tout cas, comme vous le constatez, il y a ce besoin, pour la population locale, qui ne maîtrise ni le français ni l’anglais. Ce serait important qu’il y ait une traduction, en kinyarwanda. Très important.

– Voilà.
André : Et de même, si on peut même le faire en anglais, c’est aussi mieux. Parce que c’est une histoire très importante, Bisesero. Et pour une meilleure diffusion, la meilleure voie, c’est la traduction dans les trois langues officielles du Rwanda [kinyarwanda, français, anglais].

– Sur ce sujet, je suis dans une famille, lorsque je suis à Kigali, où l’idée d’un des frères de la famille qui me reçoit, c’est de créer une application, un site internet qui fasse les traductions des livres, de kinyarwanda à d’autres langues, comme le français, etc… Donc, voilà, ça fait partie des choses qui pourraient, à mon avis se faire, via des contacts que nous connaissons. Et j’essaierai de voir si la personne qui m’avait parlé de ça, a un projet qui peut se faire ; des personnes qui cherchent des fonds… Et, voilà, c’est à vérifier. Je vais continuer l’interview avec Sylvain Nyakayiro. Des gens sont-ils venus, en dehors de Bruno et Serge, vous poser des questions, relativement à cette présence « des blancs » le 13 mai à Bisesero ?
Oui, il y a des gens qui sont venus auparavant, mais je ne me souviens pas de leurs noms.

– C’était quelle période ?
Autour de 2003.

– 2003, et c’était à Bisesero ?
Non, j’étais à Mubuga.

– C’était des français, des anglais, quel pays ?
Je pense que c’étaient des français.

– Ils étaient à peu près combien ?
Ils étaient à deux.

– Ils ont dit quoi ?
Leurs questions tournaient autour des tueries, des massacres du génocide à Bisesero. Et tout ça, dans ce livre, même moi, quand je lis, je ne comprends pas. Si je pouvais lire. Si c’était traduit, je pourrais lire moi-même et réagir. Mais maintenant, je ne sais pas ce qu’il y a dedans.

– Et les deux personnes en 2003, semblaient être positives vers toi, ou négatives ?
Quand quelqu’un vient pour la première fois, vous ne pouvez pas savoir exactement ses visées. Mais l’important, c’est que vous constatez qu’ils s’intéressent à toi, à votre témoignage.

– Est-ce que c’était des civils ou des militaires ?
Je ne sais pas. Comment je peux le savoir ?

– Avec les vêtements ?
Ils étaient en civil.

– Qu’est-ce qu’ils ont dit, lorsque tu leur as indiqué… d’ailleurs, leur as-tu indiqué qu’il y avait « des blancs », le 13 mai 1994, qui te tiraient dessus ?
Je leur ai dit que « les blancs » tiraient sur des collines. Des arbres s’écroulaient. Des montagnes s’effondraient. Mais je ne leur ai pas dit que « les blancs » ont tiré sur moi.

– Et quelles étaient leurs réactions ?
Ils ont consigné par écrit ce que j’ai dit. Et puis ils m’ont dit qu’ils me répondraient.

– Ils ne sont jamais revenus ?
Ils ne sont jamais revenus.

– Comment interprètes-tu, Sylvain, le fait qu’ils ne soient jamais revenus ?
Cela ne me réconforte pas, ne me réjouis pas. Certainement, peut-être, qu’ils vont revenir, d’un moment à l’autre. J’attends comme celui qui attend la venue du Christ.

– Est-ce que tu penses que c’étaient des espions ?
Je ne peux rien savoir.

– Comment cela se passe avec le responsable du secteur Rwankuba qui englobe Bisesero ?
Aucun problème avec lui, dans nos rapports.

– Est-ce qu’il vous a demandé des choses sur « les blancs » du 13 mai 1994 ?
Non, il ne nous a rien demandé.

– Où est-ce que je peux vous voir, la prochaine fois, si je monte à Bisesero ? Parce que j’étais embêté d’être avec « Immaculée » [correctif: Illuminée] qui me disait le contraire de ce que tu dis, Sylvain. Je ne voudrais pas, la prochaine fois que je monte à Bisesero, qu’elle vienne vers moi, et à nouveau, que je ne puisse pas vous voir. Donc, est-ce que je pourrais vous voir avant d’arriver au mémorial ? Mais bien avant. Peut-être sur la route vers Gitwa. Ou un peu après. Quel est l’endroit où l’on pourrait se retrouver, se donner le lieu de rendez-vous ?
Vous devriez informer l’autorité locale. Et puis elle vous convoquera, pour que vous puissiez vous entretenir.

– Vous parlez d’ « Immaculée » [correctif: Illuminée] ?
Si vous voulez me contacter, vous devez passer par l’autorité administrative de la cellule, ou du secteur. Et puis…

– ….Tu parles du responsable du secteur de Rwankuba, là tout de suite ?
André : Au milieu de la cellule…, il y a le secteur. Et puis, il y a la cellule, au niveau de l’entité, ou bien le village. Il faut passer par ces autorités.

– Mais pourquoi devrais-je passer par le responsable de secteur, simplement pour parler à toi, Sylvain ?
Pour moi, quand vous venez me voir, parfois je ne sais pas si l’information que je vous livre, vous allez l’utiliser pour mon intérêt, pour construire mon futur. Et puis, dans un pays où il y a une bonne gouvernance, et la démocratie, quand vous venez chercher un citoyen, pensez justement à informer cette autorité.

– Est-ce que tu as l’impression que les autorités sont favorables au fait que je puisse te poser des questions ?
Oui c’est mieux.

– Non, est-ce que tu penses que ces autorités sont favorables au fait que je puisse te poser des questions ?
Oui, oui, c’est la meilleure voie.

– Non, enfin, c’est un problème de traduction. Est-ce que tu penses, et est-ce que tu crois que les autorités sont pour qu’on entende parler « des blancs » qui ont tiré le 13 mai 1994 ?
Vous commencez à me fatiguer. Vous dites que vous êtes arrivé au mémorial, et qu’ils vous ont refusé d’avoir des contacts avec des rescapés. Est-ce que vous voulez que je vous fasse entrer dans mon foyer, dans mon ménage, alors que mes supérieurs s’opposent ?

– Alors, je m’excuse de cette sensation que tu as, là vis-à-vis de moi. Par contre, ce n’est pas exactement ça. C’est-à-dire que, on m’a dit « tu ne trouveras pas Sylvain. Tu ne les trouveras pas. » Mais j’avais l’autorisation de venir faire des interviews via le CNLG, de Bideri qui est à Kigali. Mais une fois sur place, je suis tombé sur « Immaculée » [correctif: Illuminée] qui me disait le contraire de ce que tu dis.
Mais si on me demandait : « La personne qui est venue demander l’interview, c’est qui ? Elle est venue dans quel cadre ? » Qu’est-ce que je dirais alors ?

– Alors, moi je suis venu avec l’autorisation du CNLG, à Bisesero. Et à Bisesero, « Immaculée » [correctif: Illuminée] m’a dit qu’il n’y avait pas de « blancs » qui tiraient sur les Tutsi le 13 mai 1994.
Cette guide du mémorial de Bisesero n’a qu’à réunir les rescapés de Bisesero. Si ces rescapés témoignent qu’ils n’ont pas vu de « blancs » tirer sur les Tutsi, à Bisesero, alors là, mon témoignage peut être annulé.

– Ma démarche n’est pas que cela soit désagréable pour toi, Sylvain, que je te pose des questions. Donc par rapport à ta réaction, moi, je te dis, Sylvain, je ne veux pas que ce soit négatif pour toi. Mes questions peuvent être parfois insistantes. Mais je ne cherche pas à ce que ce soit désagréable du tout.
Je comprends que vous voulez approfondir. Venez me chercher à Bisesero. Mais vous ne pouvez pas appuyer quelqu’un pour le construire. Et puis, vous ne pouvez pas vous introduire dans son foyer sans l’avoir averti, ou qu’il vous ait donné l’autorisation.

– D’accord, voilà. Serge et Bruno ont pu vous voir sans forcément vous interviewer, à chaque fois. Et on a le droit de parler à n’importe qui dans le pays. Simplement parler. L’autorisation de parler aux gens, c’est une autorisation normale des choses. Après, interviewer, c’est autre chose. Mais simplement venir vous voir, vous parler… On ne passe pas par les autorités pour parler aux gens.
Mais en tant que témoin du génocide, si ma sécurité est compromise ; si je suis victime d’une violence… Le fait que je suis venu ici, par exemple, les autorités qui veillent sur ma sécurité, qu’est-ce qu’elles peuvent répondre ? Je dois les informer.

– Je suis conscient de ce que tu dis, et je comprends pourquoi. Du coup, j’avais fait les démarches de demande d’autorisation. Et je sais qu’il y a quelques années, il n’y avait pas encore ces demandes d’autorisation là. Maintenant c’est plus précis, parce qu’effectivement, il y a des personnes qui peuvent venir et faire n’importe quoi.
C’est cela aussi notre plus grande préoccupation, en tant que témoins.

– Avez-vous des besoins spécifiques, des contraintes actuellement dans votre vie ?
Le souci que nous avons, c’est que les gens viennent comme ça, nous posent des questions. Nous témoignons. Mais après, nous ne voyons pas la suite. Pour que vous compreniez que nous avons livré toutes nos vérités, vous voulez que nous passions par quelle voie alors ?

– Donc, du coup, c’est pour ça que…
Tout cela que l’on vous a raconté…après ça me déstabilise.

– C’est pour ça que j’ai ramené les livres de Serge et Bruno. C’est vraiment, parce qu’effectivement, Serge et Bruno viennent vers vous. Et ce ne sont pas des personnes qui sont venues et qui sont parties. Moi c’est pareil, ma démarche c’est vraiment de revenir. Ce n’est pas d’avoir ces interviews. Ces interviews, c’est pour transmettre à Serge et Bruno…
C’est bon, vraiment, notre témoignage est consigné par écrit, ici dans ces livres. Même si les autorités nous les demandent, nous sommes prêts à brandir ces documents.

– Sylvain, tu m’avais dit une demi-heure, tout à l’heure, Je vois que tu as donné encore plus de temps qu’une demi-heure. Donc, je t’en remercie. Et ton témoignage est très positif. Et moi, mon but, c’est vraiment que ta parole puisse être entendue. Merci.


En annexehttps://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/03/20/proposition-collaborative-verification-traduction-itws/

Cette publication n’est pas exclusive. Vous pouvez donc la reprendre dans vos différents médias, et commenter (en évitant les insultes et le mépris). Ceci sans altérer le contenu, ni le déformer. Citer des passages est bienvenu, en respectant le sens, et précisant la source. Cet avis est juste indicatif.

A suivre : les interviews d’Adrien Harolimana, Boniface Mutuyemungu, et Marcel Harelimana.

Précédemment :
https://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/03/20/interview-par-matjules-de-jean-baptiste-hakizimana-rescape-de-bisesero/

https://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/03/20/interview-par-matjules-demmanuel-karibana-rescape-de-bisesero/

https://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/03/05/interviews-de-rescapes-des-13-et-14-mai-1994-a-bisesero-au-rwanda/


Egalement :
https://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/03/20/introduction-au-negationnisme-contre-les-rescapes-de-bisesero-1ere-partie/

https://collectifinnovationsilluminationspolitiques.wordpress.com/2015/02/15/campagne-dartistes-le-ciip-pour-le-rwanda/

http://francafric.free.fr

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A propos Collectif des Innovations/illuminations Politiques

Notre projet : convier nos semblables et leur proposer une série d’happenings d’ampleur, plutôt subversifs, selon leurs besoins. Ceci dans l’esprit du collectif Voina, comme de Krzysztof Wodiczko, Banksy, ou encore GRL Graffiti. Sans être du mapping commercial, ou une énième promo’ de réalisations personnelles, de prime abord (aspects trop mis en avant par le système). Ainsi essayer de redonner sa place à ce qu’il se fait de mieux en matière politique et artistique, avec les effets escomptés sur les pouvoirs en place.
Cet article a été publié dans 1994, 2014, 2015, Autre, Bruno Boudiguet, Calomnie, CIIP, Collectif Innov'/Illu' politiques, Complicité, Désinformation, Dusabemariya, Engagement, Françafrique, France, Génocide, Hutu, Illuminée Dusabemariya, Immaculée, Innovation, Interahamwe, Interprète, Interview, Kigali, Matjules, Mensonge, Négationnisme, Paris, Participation, Prise de parole, Projet, Rescapés, Responsabilité, Rwanda, Rwanda20ans, Serge Farnel, Sylvain Nyakayiro, Témoignage, Témoins de Bisesero, Turquoise, Tutsi. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour Interview par Matjules de Sylvain Nyakayiro, rescapé de Bisesero

  1. Ping : Interview par Matjules de Jean-Baptiste Hakizimana, rescapé de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

  2. Ping : Interview par Matjules d’Emmanuel Karibana, rescapé de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

  3. Ping : Interview par Matjules d’Adrien Harolimana, rescapé de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

  4. Ping : Interview par Matjules de Boniface Mutuyemungu, rescapé de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

  5. Ping : Interview par Matjules de Marcel Harelimana, rescapé de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

  6. Ping : Rushes : Itw par Matjules de témoins de Bisesero | Collectif des Innovations/illuminations Politiques

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