Inputs de l’interview de Matjules par la journaliste Valeria N’

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1 – Depuis le début, en quoi votre collectif et ses propos ont ils changé ? Quels résultats ou réactions avez vous obtenu ? C’est une question assez ouverte. Il s’agit de tracer l’histoire du collectif et de ses activités.

Le Collectif est né d’une volonté de ne pas personnaliser l’action et l’engagement, autour d’un seul homme. Mais bien de réunir les synergies et l’esprit pluriel.

L’écoute en retour est effectivement plus forte, via un dénominateur commun, assez neutre, le collectif, regroupant les forces et implications des un(e)s et des autres, à plus ou moins grand potentiel.

Nous nous sommes d’abord appelés Collectif des Illuminations sur les Biens Mal Acquis, suite au happening arty réalisé au 51 rue de l’Université le 29 juin 2011.

Clément Briend avait projeté le visage de Bongo (en mode rapace, vis à vis des finances du Gabon – suite à un brainstorming en commun), sur le bâtiment ainsi habillé par un décor subversif. La main mise de la France était également représentée, subtilement.

Puis assez rapidement, il fut nécessaire d’élargir notre domaine à l’innovation politique au sens large, sans focaliser sur les BMA seulement.

Encore moins s’enfermer dans les pratiques nouvelles de projection de visuels, au sein de l’espace publique, que nous avions certes mis en avant, du fait de leur impact et popularité naissante.

La palette d’interventions et actions est bien plus large. Cela va de la prise de parole, à l’association avec diverses formes d’arts engagés. La coordination des intervenants également, le lien avec des caricaturistes, des acteurs et metteurs en scène de théâtre, des plasticiens réalisant des masques aux usages divers, des algues écolo’.

Comme le pochoir, tv-B-Gone, tag politique… Ou simplement la diffusion d’informations, le témoignage journalistique. De même, l’appel à financement, l’interview. Ou encore, le montage vidéo, un travail graphique, de conceptualisation. Etc…

Tout cela en rupture avec les codes et postulats financiers dominants, a fortiori.

Les résultats que nous avons obtenu sont multiples. A la fois la présence de médias, la diffusion d’idées sociales, la réalisation proprement dite de nos dispositifs.

Mais pas seulement. Nous recevons l’écho positif de spécialistes des causes concernées. Nous avons échangé avec Gabriel Périès, par exemple, ou Fabrice Epelboin, Michel Sitbon, etc… Avec ou sans divergences fondamentales, activités communes.

C’est aussi sur le terrain, un entrainement pour des acteurs « citoyens ».

Toute une faune cohabite, entre stimulus gagnants, et relatifs conflits. Selon les périodes, nous avons alors des contacts, et plus parfois, avec Survie, Jeudi Noir, le Crid, Anticor, Attac, Les Enfants de Don Quichotte, Resf, Urgence Kivu, les Désobéissants, and co’… Sans rentrer dans les détails.

Nos routes nous font croiser des photographes, syndicalistes, avocats, aventuriers, coordinateurs, députés, enquêteurs ou chercheurs, acteurs, entrepreneurs…

La fermentation de nos objectifs se fait, confrontés à la réalité de la rue et des rapports au politique.

L’usage partagé de ce que nous menons à bien avance finalement, malgré tous les obstacles.

Même s’il manque encore la mise en oeuvre d’ateliers ouverts de création pour la démocratisation des procédés techniques essentiellement.

Beaucoup d’éléments générés donc, sur le long terme, avec patience, sans chercher le spectacle, ni l’opportunité de réussite, au dépend de critères et fondements qui nous sont propres : le refus d’une société fondée sur l’excellence et la concurrence ; l’accompagnement de projets venant de personnes n’ayant pas tous les moyens symboliques pour opérer à vue…

 

2 – Dans quelle mesure, l’art influence la politique ? Comment vous mélangez les deux ? Il y a une suprématie de l’une sur l’autre ?

L’art et la politique peuvent faire bon ménage. Toujours est-il qu’il convient de susciter ce lien, nécessaire en société. Pas de sacralisation de l’un sur l’autre, non. Tout du moins ici.

Notre but est de bien montrer qu’il y a tout intérêt à les mêler, plutôt que d’exclure leurs domaines respectifs.

Jouer de son savoir de part et d’autre comme dans une tour d’ivoire nous semble ridicule et peu fertile à terme.

L’artiste et le politique ont à s’aimer. D’autant qu’ils ne devraient pas être délimités ainsi. L’identité multiple de chacun(e) amène naturellement à comprendre cela.

Certes, beaucoup de mécanismes poussent à rompre avec les différentes facettes de l’humain, pour des codes exclusifs, tournant en boucle, qui permettent d’asseoir un pouvoir et non un usage équitable de ses qualités ou rapport aux autres.

La doxa actuelle porte ainsi particulièrement à accaparer les titres de reconnaissance, en balayant ce qui n’intègre pas les habitus de sa propre gloire personnelle.

Nous articulons donc nos dispositifs dans le sens d’un rapprochement entre des sphères s’étant éloignées, ou différenciées (plus ou moins positivement). Elles ne sont pas toujours hermétiques entre elles, fort heureusement.

Mais il manque souvent un ou des interlocuteurs, pourtant concernés et légitimes (si l’on accepte la démocratie). Ceci résultant d’alliances entre les plus protégés. Ils assurent leur essor respectif sans difficultés particulières.

Nous ne pouvons donc concevoir d’oublier la société civile, l’inconnu, l’étranger, la rue, notamment, au seul profit des spécialistes, médias, artistes, politiques. Voilà ce qui arrive constamment.

Très concrètement, des organismes, ou cabinets se tournant vers l’action juridique, que nous côtoyons, vont assez rapidement éclipser ce qu’est le monde qui nous entoure, hiérarchisant les rapports pour mieux se mettre au dessus de ce qui fonde la réalité du paysage social.

D’autres portent la plume, sans partager spontanément. Notre rôle est aussi de les secouer, afin de maintenir les liens, entre les différentes strates de la société, plutôt que l’arrogance intellectuelle d’une niche pseudo évoluée.

Elle se perd dans des codes doués d’histoire, a priori, mais éloignés de ce qui créé le changement. Aucune objectivité particulière, à l’entre soi, l’autosatisfaction et mise à l’écart de la diversité.

 

3 – Parmi vos activités, il y a aussi une veille presque permanente de tout ce qui se passe au niveau politique. Comment votre groupe est structuré ? Est-ce que vous avez des taches à vous partager ? Chacun a son rôle ?

Nous relions la société civile (associations diverses, ONG compétentes, si possibles et a priori), la rue (Occupy, Indignés, …), des artistes innovants, des médias favorables, des spécialistes des causes concernées, et des politiques sensibles à des domaines d’indignation commune. Voilà la façon dont nous sommes structurés.

Donc oui, au delà du fait que les compétences s’interpénètrent, et que nous sommes dans l’interdisciplinarité, la polyvalence et le partage de connaissances (sans en faire sa propriété exclusive), il y a des « rôles » pris par les un(e)s et les autres, au fur et à mesure.

La cartographie de notre Collectif est mouvante. Le dénominateur commun est de ne pas en faire une agence d’artistes, pas plus un relai pour parti politique. Nous signalons ce qui nous semble ne pas aller de ci delà.

Surtout, il importe de ne pas mettre telle ou telle personne comme responsable ressource de tel ou tel aspect. L’idéal étant de solliciter tout le monde sur tout. Un principe démocratique, en « tour de table », inspirés par la Tower Colliery, en partie.

Et faire remonter ce qui est fragile importe plus que les plaisirs du succès.

Cette exigence est difficile à mettre en place, surtout pour perdurer. Nous sommes opposés à la segmentation, au fait de diviser pour mieux régner.

 

4 – Vous avez aussi installé des pochoirs ailleurs, notamment en Italie. Est-ce que vous avez des collaborateurs ou des artistes faisant partie du collectif mais qui sont installés à l’étranger ?

Nous nous déplaçons et interagissons à l’international, avec différents acteurs de la solidarité entre les peuples.

La nation n’est pas quelque chose que nous revendiquons. Par contre, respecter la terre, sans devenir un prédateur transnational ou nomade & destructeur, nous semble à l’évidence une priorité de notre temps. Il est assez banal de le dire, quasi un poncif.

Je pense au lien avec Saviano qui n’est pas encore réalisé. Beaucoup reste à faire. La patience permet de choisir le bon moment, et se motiver. Idem avec les Anonymous, quels que soient les défauts rencontrés.

Je ne vous dresse pas ici une liste exhaustive de tout ce qui semble cohérent et logique, à souhaiter, ou à venir dans nos programmes implicites ou envies encore informelles.

D’expérience, le partage se fait un jour ou l’autre, sauf ratés, déception, incompréhension, déroute et contradictions flagrantes en interne.

 

5 – Vous ne voulez pas faire du « buzz d’artiste » mais vous fondre dans la société. Comment vous poursuivez ce but ?

En privilégiant de réels échanges, basés sur une philosophie politique à long terme. De l’intérêt pour le vivant, la biodiversité, la culture. Une sensibilité mise à l’épreuve, mais pour laquelle cette constante d’authenticité et générosité se dégage facilement. Entre enthousiasme et « bonheur intérieur brut », relation de confiance et remise en question permanente.

 

6 – Vous avez déclaré être solidaire avec le groupe Jeudi Noir et son activité. Vos actions sont-elles une occupation métaphorique des bâtiments et des rues ?

C’est joliment dit : « occupation métaphorique des bâtiments et des rues ». Bravo.

Nous sommes assez fervent d’ailleurs des réalisations en direct, forme de free jazz permanent du vivant et de la pensée en mouvement. Il y a là pour nous déjà création. A partir des mots, des concepts, du langage.

Chacun(e) participe, sans appropriation ni privatisation de l’esprit universel, amenant à se comprendre entre semblables. Les espaces de bannissement sont à détruire.

L’entrisme en fait partie. Sans prendre les armes, ou le coup de poing.

 

7 – Le mot « illumination » représente-t-il à la fois votre technique (projections) mais aussi un réveil des consciences ?

Bien vu, oui. C’est les deux. Comme une formule ironique vis à vis des illuminati et ce genre de paradigme sectaire.

Un pied de nez également à cette terminologie festive des fêtes publiques, où se regroupent les familles, en fin d’années.

De même avec « innovation », terme à la mode, que l’on singe allègrement, tout en étant convaincu des aspects avant-gardistes et novateurs de nos pratiques contemporaines.

 

8 – Avec une de vos premières projections, vous avez choisit de viser la Françafrique et pas le Maghreb. Vous croyez que ce qui se passe dans la Françafrique passe inaperçue à cause du bruit sur les pays arabes ?

Petit rappel : le Maghreb est dans le giron de la Francafrique. En effet, le pré carré ne touche pas que l’Afrique noire.

Pour coller avec l’actualité, une fois n’est pas coutume, je dirais que ce sont davantage les projecteurs des mass média sur les atermoiements internationaux vis à vis de la Syrie actuellement, ou la communication d’Etat, française, sur la guerre au Mali, par exemple, qui détournent d’un regard critique sur la Françafrique.

Les interventions militaires de l’ONU au Kivu cet été (sous pression diplomatique de la France notamment), avec les forces congolaises et les ex génocidaires de 94 au Rwanda sont totalement passées inaperçues, quant elles ne sont pas sujet à manipulation justement.

Qui est allé vérifier le vrai du faux sur place ? Pas grand monde, et aucun écho quasiment. On nous fabrique les évènements internationaux et les enjeux de l’Histoire, selon la géopolitique qui arrange le complexe industriel et militaire, allié à la gouvernance (elle même pilotée par des considérations d’ordre de puissance).

Non pas qu’il ne faille pas les traiter, les aspects syriens ou maliens, s’en préoccuper. Encore que… un retrait est souvent bien meilleur. L’esprit civilisationnel de la colonisation fait toujours des ravages.

Surtout, le suivisme quotidien de l’opinion vis à vis de ce qu’on lui montre est devenu tellement caricatural qu’il en est pathétique.

Les rois ont toujours fait l’histoire, comme les vainqueurs. Nous sommes au sein du Collectif, à rebours de ce mécanisme, depuis l’origine.

Faire lien avec la société dans la paresse de sa pensée, en renonçant à toute curiosité et sens critique mène au précipice, béat, quotidiennement.

Le printemps arabe fut un ferment formidable pour catalyser les énergies, se bouger et réagir. Nous avions organisé plusieurs repérages début 2012 sur des BMA liés à Ben Ali and co’. J’ai interviewé Me William Bourdon de Sherpa concernant la Tunisie.

Nous nous sommes totalement inscrits dans ce mouvement, comme des réactions aux « crises » en Grèce, Italie, Espagne, avec Occupy et les Indignés.

 

9 – Guillaume Paoli dans son « Eloge de la Démotivation » a écrit que pour s’opposer au monopole de la marchandise, au royaume de l’achat et à l’avancement des grands pouvoirs il est mieux d’utiliser pas l’activisme mais ce qu’il appelle « passivisme », c’est-à-dire de ne pas être perméable aux logiques de la publicité et de la politique, pour s’éloigner de toute stratégie de communication et de persuasion. Quel est votre avis par rapport à cette opinion ? Est-ce qu’il est possible de vivre ainsi ?

Je le rapportais à Gens d’Images récemment. Le bon exemple des travers que nous affrontons nous même tous les jours, dans nos pratiques et mécanismes est le fait d’avoir eu par exemple en face de nous Pascal Canfin (désormais ministre sous Hollande) – une bonne chose en soit, cet échange – lui, proposant alors, à raison, de projeter sur l’Ambassade Suisse (pour dénoncer le double discours de Sarkozy concernant la finance), …et dans l’idée que nous pourrions lui permettre d’obtenir des images, de notre hypothétique action commune future, au journal télévisé de TF1.

Bien entendu, nous comprenons cette course au plus gros diffuseur. Se limiter éternellement à la presse écrite comme relai de son engagement fait sourire les puissants (au delà des efforts à l’oeuvre pour exister déjà dans ces sphères sélectives). Pour autant, l’on voit bien que le verrouillage auquel nous nous opposons nous fait prendre la route de ce que l’on dénonce.

Parallèlement, au fait d’être entendu largement, à hauteur des enjeux qui sont les nôtres, notre pensée est surtout d’exister sans le flash de la notoriété.

Etre en province et réaliser des choses sans briller est au coeur de notre philosophie. Merejkowsky a bien compris cette prévalence de l’authenticité sur le prosélytisme, et ne manque pas de nous le rappeler.

 

10 – Avec vos actions de pochoirs, vous avez l’objectif de secouer les esprits et informer sur ce qui passe inaperçu. Dans l’époque de l’information en permanence, comment est-il possible la désinformation ? Dans cette période hyperbranchée et connectée, la désinformation est-elle un choix ? Est-ce que avec toute la quantité et les moyens d’information disponibles, le fait de ne pas savoir, de ne pas s’informer est aujourd’hui une négligence choisie ?

La désinformation par l’inondation des canaux de diffusion et la multiplication des flux sont effectivement un vrai problème. Tout comme la centralisation des données, à l’inverse (ou de façon concomitante). Christophe de Ponfilly à Interscoop-Albert Films fut un des premiers à m’en parler.

Il convient d’user de méthodes de recoupement, d’éviter les niches, et d’avoir une vision transversale du rapport au savoir. Dans la mixité en somme.

 

11 – Quels sont vos prochains projets ?

Déployer davantage de moyens, se faire connaitre un peu plus. Indiquer sur le site web l’inventaire actuel de nos actions, ainsi que les liens correspondant.

Trouver de nouvelles synergies, renouveler les expériences et collaborations. Prendre le temps, respirer, sans se figer.

A priori, les pochoirs vont continuer. Et nous aurons de prochaines conférences en perspective, comme l’intérêt de médias, renouvelé.

Sans arrogance ou suivisme pour réussir une mue narcissique aucunement indispensable, et contraire à notre base idéologique.

Axer poésie et créations ludiques, sans se couper de l’agora politique reste un chemin à construire.

Nous sommes de toute façon au service de cohérences évidentes, comme l’alimentation de quartier, les rapports win win entre territoires équilibrés, le dévoilement de stratégies et phénomènes cachés de nomenklaturas polluant la vie de l’essentiel de nos semblables…

Ceci en évitant au mieux l’écueil relativement classique du conspirationnisme, comme les ghettos intellectuels, ou la tristesse d’une pratique politique uniquement en réaction.

Matjules

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A propos Collectif des Innovations/illuminations Politiques

Notre projet : convier nos semblables et leur proposer une série d’happenings d’ampleur, plutôt subversifs, selon leurs besoins. Ceci dans l’esprit du collectif Voina, comme de Krzysztof Wodiczko, Banksy, ou encore GRL Graffiti. Sans être du mapping commercial, ou une énième promo’ de réalisations personnelles, de prime abord (aspects trop mis en avant par le système). Ainsi essayer de redonner sa place à ce qu’il se fait de mieux en matière politique et artistique, avec les effets escomptés sur les pouvoirs en place.
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